Contexte

Le 19 octobre 2019, le gouvernement Macron/Philippe a fait entrer dans le code de la route les EDPM, Engin de Déplacement Personnel Motorisé. Une catégorie un peu fourre-tout qui comprend entre autres les trottinettes électriques, les gyroroues, les skates électriques, les one-wheel, les draisiennes électriques… Un Jusqu’alors, la situation de ces engins était floue : il n’existait ni définition précise, ni place pour eux dans les textes de loi. Alors ils étaient tolérés dans l’espace public, pour le plus grand plaisir des utilisateurs mais au grand dam de leur détracteurs.

Le projet de donner une place dans le code de la route à ces véhicules, dont le nombre augmente d’année en année n’est pas nouveau en soi. Le 19 octobre est donc l’aboutissement d’un travail ayant débuté bien avant. Mais, pour les utilisateurs, c’est un couperet qui tombe car la loi est bien plus restrictive que les projets que l’on espérait voir aboutir. Principalement calquées sur celles des vélos, les règles régissant les EDPM diffèrent toutefois fondamentalement sur quelques points, dont entre autres les plus discutés dans la communauté :

  • interdiction de circuler sur toute route limitée à plus de 50km/h, y compris hors agglomération, sauf pistes cyclables, voies vertes et dérogations des autorités locales compétentes (préfets, maires, etc.);
  • l’utilisation d’un engin non limité par construction à 25km/h est passible d’une amende allant jusqu’à 1500€ d’amende (5ième classe);
  • interdiction formelle de circuler sur les trottoirs en ville. Il est obligatoire d’utiliser les infrastructures cyclables, et à défaut la chaussée si elle est limitée à 50km/h ou moins;
  • il faut avoir un minimum de 12 ans pour pouvoir utiliser un EDPM.

Autant dire que le champ des possibles se rétrécit d’un coup, d’une part en interdisant la plupart des trajets hors agglomération pourtant indispensables à de nombreux ruraux, et par l’interdiction pure et simple des machines rapides, puissantes et sécuritaires, dépassant toutes allègrement les 25km/h par construction.

C’est dans ce context, et parce que ma Tesla m’a semblé présenter quelques signes de vieillesse, que je me suis demandée comment ces nouvelles règles avaient modifié —ou pas— le comportement des utilisateurs, que ce soit dans leurs trajets et leurs habitudes, ou dans leur potentiel renouvellement de matériel.

Questionnaire

Pour se faire, j’ai lancé un questionnaire le 2 mars 2020 via Google Forms, principalement focalisé sur deux points : comment les comportements sur la route avaient changé, et comment les utilisateurs envisageaient de renouveler leur matériel quand cela s’avérerait nécessaire.

Les réponses ont été collectées sur la période du 9 mars au 12 avril 2020, soient 6 semaines. Il a été recueilli un total de 267 réponses.

Précautions

Avant de commencer l’analyse des réponses, je me dois de préciser certaines choses.

  1. Le but de cette étude est avant tout de satisfaire ma curiosité personnelle et ainsi de mieux connaitre mes semblables. Utiliser ces résultats à des fins autres que celles-ci serait probablement une mauvaise idée.
  2. Je ne suis pas statisticienne. Je me contenterai donc d’une analyse relativement basique, au mieux que mes compétences ne le permettent. Je serai ravie de travailler avec une personne plus spécialisée sur ces données et de mettre à jour ce document en conséquence; si vous êtes cette personne et que cela vous dit : contactez-moi !
  3. La France —et le reste du monde— a connu un épisode sanitaire inédit menant au confinement des populations, cependant l’écrasante majorité des réponses ont été collectées avant que le confinement ne soit instauré. Avant cette période, il régnait une certaine insouciance quant au COVID-19 qui fait que les réponses sont, vraisemblablement, indemnes de la contamination du pathogène.
  4. La population ayant répondu au questionnaire est de-facto un échantillon particulier de l’ensemble des utilisateurs d’EDPM : la seule promotion du questionnaire a été faite sur les réseaux sociaux au sein des groupes de passionnés, on peut donc légitimement penser que c’est cette population qui aura majoritairement répondu. Au détriment des utilisateurs plus occasionnels qui ne fréquentent pas ces forums et groupes, mais qui sont en réalité bien plus nombreux.
  5. Je considère que tel que le décret est rédigé, c’est à dire en interdisant d’abord, mais en donnant la possibilité d’autoriser localement, la circulatioon des EDPM sur certaines voies et routes, c’est l’interdiction qui est la règle. A ma connaissance, il n’y a pas eu d’initiative massive d’ouverture dérogatoire de tronçons aux EDPM bien que ceci soit permis. Je dirai donc dans la suite du document que « rouler hors agglo » est interdit, signifiant « rouler sur route ouverte limitée à plus de 50km/h hors agglomération ». Les pistes cyclables et voies vertes n’étant pas des routes, elles ne sont évidemment pas incluses. D’ailleurs, on a le droit d’y rouler.

Tout ceci étant dit, essayons maintenant de décortiquer les résultats.

Généralités

Le questionnaire a recueilli 273 réponses en tout. Cependant, la problématique de la loi mobilité est un problème « franco-français », ainsi nous ne retiendrons pour la suite que les réponses venant de gens ayant déclaré résider en France. Il reste alors 259 réponses.

Faisons un profil-type de l’EDPMiste, d’après ce questionnaire :

Les réponses ont été fournies par des hommes à 92%, contre 8% pour de femmes.

Très peu de réponses proviennent de personnes de moins de 18 ans (0,4%). La tranche des 18-35 ans représente 25,1%, celle des plus de 56 ans représente 18,1% et la plus représentée est celle des 36-55 ans avec 56,4% des réponses.

On retrouve une très large majorité de wheelers avec 77,6% des participants, suivis par les trottinettes électriques à 13,9% et enfin les skates avec 8,5% (5% de onewheel, 1,9% de e-skates et 1,5% de e-mountainboard).

C’est dans les grandes métropoles que vivent 44,8% d’entre vous, viennent ensuite les habitants des petites villes avec 32,2% et enfin 22% de ruraux.

Enfin, la plupart d’entre vous roule depuis plus d’un an avec 80,3% de réponses en ce sens, suivis par 13,1% qui roulent depuis 6 à 12 mois et un petit 6,6% qui roule depuis moins de 6 mois.

En résumé, notre pilote type serait donc un homme, âgé de 36 à 55 ans, roulant avec une gyroroue, depuis plus d’un an, et vivant dans une grande métropole.

Si l’on détaille un peu, on peut noter quelques faits divers. Par exemple, la trottinette est légèrement plus représentée chez les jeunes (18-25 ans) et les plus âgés (56 et plus). La tranche des 36-55 ans préfère la gyroroue ou le skate.

Impacts du décret sur le type de voies pratiquées

A l’heure actuelle, donc post-décret, la quasi totalité (89,2%) des pilotes circule en milieu urbain, dans sa propre ville ou pourquoi pas les autres. Une grande proportion (84,9%) profite également des installations cyclables et voies vertes au dehors des villes. Une petite moitié prend le risque de s’aventurer en territoire défendu, que ce soit en pleine nature (43,6%) ou sur routes hors agglomération (40,5%) pourtant interdites(1).

Ces chiffres globaux sont relativement stables si l’on détaille par type de véhicule :

Type de véhiculeUsage urbainUsage pistes et voies vertesUsage natureUsage route hors agglo
Gyroroue89,6 %86,1 %44,8 %42,8 %
Trott91,7 %77,8 %25,0 %30,6 %
Autres81,8 %86,4 %63,6 %36,4 %
Proportion d’usage des différents types de voies par famille de véhicules

On peut donc constater que l’interdiction du « hors agglo » n’a pas totalement découragé les pilotes puisque l’usage n’est pas tombé à quelques pourcent. Mais quel était cet usage avant le décret ? Ou, pour rendre l’impact du décret plus visible, peut-on qualifier la quantité de pilotes ayant cessé de rouler sur certaines voies, suite au décret ?

Il existe une légère diminution du nombre d’usagers en milieu urbain (2,7%) et sur pistes et voies vertes (3,3%). L’impact devient plus important pour les usages type nature (12,2%) et route (24%).

Là encore, le détail par type de véhicule nous apprend que tous ont été impactés, les trottinettes ayant le plus abandonné l’usage de la route.

Type de véhiculeUsage urbainUsage pistes et voies vertesUsage natureUsage route hors agglo
Gyroroue2,9 %2,5 %14,0 %23,8 %
Trott0,0 %3,7 %0,0 %28,6 %
Autres5,6 %10,0 %7,1 %20,0 %
Proportion de pilotes ayant cessé de pratiquer certains types de voies suite au décret, par véhicule.

La baisse de l’usage urbain et pistes/voies vertes est étonnante, puisque ces usage sont toujours autorisés, bien que plus encadrés. Il s’agiait bien de personnes ayant plutôt cessé l’usage de leur EDPM que de reports d’un type de voie vers d’autres.

Est-ce que ça vaut toujours le coup (coût) ?

Voyons maintenant quelle serait l’attitude des usagers si leur EDPM préféré venait à rendre l’âme, là, maintenant, sans que celui ne soit réparable. La seule solution pour circuler à nouveau : en acheter un autre. Ou pas…

La réaction est sans appel : à 79,5%, vous êtes sûrs d’en reprendre un (33,2% qui s’orienteraient vers plus puissant, et 35,9% qui reprendraient le même et 10,4% qui en prendraient un en conformité avec le décret). Une frange non négligeable de 13,5% hésiterait, et enfin 6,9% pensent qu’ils ne renouvelleraient pas du tout, laissant ainsi tomber la pratique.

Le détail par véhicule est là cependant intéressant, car on note quelques différences :

Type de véhiculePar un modèle puissantPar un modèle identiquePar un modèle conformeJ’hésite à renouvelerJe ne renouvelle pas
Gyroroue31,3 %38,3 %10,4 %14,4 %5,5 %
Trott36,1 %22,2 %16,7 %13,9 %11,1 %
Autres45,5 %36,4 %0,0 %4,5 %13,6 %
Comment renouvelleriez-vous votre EDPM ?

On voit par exemple que les skates sont plus enclins à vouloir monter en puissance, et aucun ne veut (ou ne peut, parfois…) prendre un modèle conforme. Les trotteurs sont les plus à mêmes de chercher à prendre un véhicule en conformité.

L’âge des pilotes ne semble quant à lui pas influencer significativement sur le renouvellement, à peine faire hésiter un peu plus ceux qui ont connu l’avant décret (14%) contre ceux qui ne l’ont pas connu (6%).

Le lieu de vie a une petite incidence, avec 33% d’hésitation pour les gens vivent en campagne contre 18% d’hésitation pour les grandes métropoles.

Enfin pour savoir si le décret avait une influence plus fine que de faire éventuellement hésiter les gens à renouveler leur EDPM, j’ai voulu savoir s’il y avait un lien entre le fait d’avoir abandonné certains types de voies (cf. paragraphe précédent), et l’intention de renouveler ou non.

Type de voies abandonnéesCompte renouvelerHésite ou ne renouvelle pas
Urbain33 %67 %
Pistes et voies vertes43 %57 %
Nature / off road64 %36 %
Routes hors agglo61 %39 %
Intention de renouveler en fonction du type d’usage que l’on a abandonné suite au décret

Il en ressort que curieusement, ce sont ceux qui roulent en ville et sur pistes cyclables qui seraient le plus hésitants à renouveler. Cependant ces chiffres sont à prendre avec d’extrêmes précautions car le croisement des populations sur ces deux critères donne des échantillons très petits. Je ne sais pas calculer la fiabilité de la chose, mais au doigt mouillé je dirais qu’elle n’est pas énorme. Gardons l’ordre de grandeur, mais guère plus !

Quelques chiffres en vrac pour finir

Tant qu’à faire un questionnaire, j’avais également posé quelques questions plus générales sur le décret et ce qui s’y rapporte. Voyons un peu ce que cela permet de dire.

Si l’on s’interesse à la manière dont ceux qui on déclaré ne pas renouveler leur EDPM remplaceraient celui-ci, on découvre que la voiture remporte un très large succès avec 61,1% de report en moyenne ! Par ailleurs, une grande disparité entre grandes métropoles et petites villes et campagnes apparait, mais, là encore la population est très réduite et je manque de données. La seule chose que l’on peut conserver, à priori, est tout de même que la voiture reste un réflexe bien ancré.

VoitureTransportsVéloRien du tout
Métropoles41,7 %0,0 %25,0 %33,3 %
Villes100,0 %0,0 %0,0 %0,0 %
Campagnes100,0 %0,0 %0,0 %0,0 %
Par quoi remplaceriez-vous votre EDPM en fonction du lieu de vie

On dit que nul n’est censé ignorer la loi : cela semble être le cas avec ce décret, puisque les points sondés sont connus par près de 90% d’entre vous à chaque fois.

La route est interdite hors anglo ?C’est la possibilité technique et non la vitesse constatée qui est prises en compte ?Il n’y aura pas de grâce pour les EDPM achetés avant le décretVous ne pouviez pas rouler sur le trottoir ?Je ne savais rien du tout !
90 %94 %83 %95 %1 %
Saviez-vous que… ?

Au niveau de votre manière de respecter le décret, vous déclarez à 34,8% rouler ou et comme vous voulez, un autre 33,6% déclare respecter globalement en se permettant quelques libertés, et 31,6% déclare le respecter intégralement.

Enfin, si les amendes prévues sont dissuasives et ont fait beaucoup parler, il semblerait que dans la pratique les contrôles soient tout de même rares, avec 93,4% de pilotes jamais arrêtés par la police, pour un contrôle ou autre chose. Environ 1,2% ont été arrêtés dans le cadre d’une simple campagne de sensibilisation, donc sans intention de verbalisation. Parmi les 5,4% réellement contrôlés, aucune amende n’a été infligée.

Conclusion

Il me semble que si cette étude peut nous apprendre une chose, c’est que les pilotes sont globalement des passionnés. Malgré un décret qui a bien entaillé la liberté de circuler ou et comme il était avant toléré de le faire, près de 80% des pilotes sont prêts à racheter une machine, parfois à plus de 2000€, si la leur venait à mourir. On apprend aussi que ce choix semble être très individuel, et ne dépend que peu des facteurs externes tels que l’ancienneté, le lieu de vie ou le type de véhicule.

D’une certaine manière on peut donc se féliciter d’une communauté volontaire qui tient à ses acquis. Espérons que ceux ci soient élargis dans l’avenir pour permettre à ces mobilités dites douces de prendre toute la place qui leur revient dans le panorama des moyens de transport de l’avenir.

Merci de votre attention !

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